en huit années de présidence de George W. Bush. Certes, l’administration sortante ne porte pas seule la responsabilité de ce recul. Mais elle en a sa part. L’expédition irakienne a considérablement accentué l’isolement de l’Amérique dans le monde. Elle a illustré les limites d’une approche trop idéologique, influencée par les néoconservateurs. Faute de réflexion sur les exigences de la transition démocratique dans un pays arabe, de surcroît marqué par trente années de totalitarisme, l’administration Bush gâcha un diagnostic juste – voyant dans l’absence de démocratie au Moyen-Orient la source du terrorisme – en utilisant des moyens inappropriés, aggravés par des erreurs tactiques gravissimes telles que la démobilisation de l’armée irakienne.
La guerre en Irak est pourtant loin d’être à l’origine d’un antiaméricanisme extrêmement profond, extrêmement ancien, extrêmement inquiétant. Qu’on se rappelle les réactions aux attentats terroristes du 11 septembre 2001 ! Pas seulement les cris de joie dans le monde arabe mais aussi l’indifférence voire la sourde satisfaction qui se manifesta en Europe à l’égard des souffrances infligées à l’« hyperpuissance ». Ceux qui qualifiaient ainsi les États-Unis dans les années 90 peuvent aujourd’hui se réjouir : l’« hyperpuissance » appartient au passé. Mais ceux-là ont tort. Car la faiblesse de l’Amérique s’accompagne aussi, même si ce n’est pas partout, d’un affaiblissement des idées et valeurs de la démocratie. Deux événements nous l’ont cruellement rappelé cet été. Et ils sont survenus le même jour !
Le 8 août 2008, en effet, les chars russes ont commencé à déferler sur la Géorgie alors que la Chine communiste proclamait sa puissance aux yeux du monde entier à l’occasion de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques. La faiblesse de l’Union européenne et des États-Unis s’affichait à travers la présence dans le stade de Pékin, au milieu des autres chefs d’État, de Nicolas Sarkozy et de George Bush, sans que la Chine ait été contrainte aux quelques concessions en matière de droits de l’homme qu’ils lui avaient eux-mêmes demandées. Plus question d’opposer une Amérique guerrière à une Europe pacifiste, « Mars et Vénus », selon la formule employée naguère par le néoconservateur Robert Kagan. Face à la terrifiante démonstration de force russe en Géorgie – suite à une décision du président Saakachvili que l’histoire considérera peut-être comme une faute –, les États-Unis ont troqué le rôle de « gendarme », qu’on leur reprochait naguère, contre celui de pompier, partagé désormais avec les Européens.
Au plus fort de l’« hégémonie américaine » ce changement était ardemment souhaité par la diplomatie française, aussi bien sous Hubert Védrine, ministre des Affaires étrangères de Lionel Jospin, que par Dominique de Villepin, son successeur après la réélection de Jacques Chirac. Le monde multipolaire, donc, nous y sommes. Ce n’est pas en soi réjouissant. Car ce monde-là ne paraît pas meilleur que celui des années 90. Mais ce n’est pas non plus, en soi, désespérant. Car il pourrait donner une place nouvelle à l’Europe aux côtés des États-Unis dans un rapport plus équilibré.
Qu’on le veuille ou non, c’est dans ce monde multipolaire que devra penser et agir le nouveau président des États-Unis. Son pays y restera la première puissance mondiale, notamment grâce à une supériorité technologique que ni la Russie ni même la Chine ne seront capables de lui disputer avant longtemps. Mais il devra compter désormais avec ces autres puissances qui sans être totalitaires comme jadis ne sont pas pour autant transformées en démocraties contrairement aux espoirs de 1989, l’année du « printemps de Pékin » et de la chute du mur de Berlin. La Russie et la Chine ne sont pas la Serbie. Et le droit d’ingérence ne peut évidemment pas s’appliquer aujourd’hui en faveur des Tibétains et des Géorgiens – sans parler des malheureux Tchétchènes – aussi facilement qu’en 1999 au profit du Kosovo.
Mais l’absence de la moindre manifestation d’envergure contre l’incursion russe en Géorgie est sidérante en comparaison avec les foules mobilisées avant même qu’ait commencé la guerre en Irak. Elle confirme la dégradation de l’état d’esprit d’une opinion publique, notamment en Europe, qui sur toute question se positionne en fonction de l’hostilité aux États-Unis. On le voit aussi à propos de l’Afghanistan où une indignation à sens unique traque la moindre « bavure » des forces de la coalition tout en épargnant les talibans dont chaque action est une exaction. Dans ce contexte, on attend du nouveau président américain qu’il réconcilie les États-Unis, non pas avec le monde entier – ce serait une mission impossible ! – mais avec la partie du monde que les erreurs de son prédécesseur avaient détournée de l’Amérique. C’est évidemment plus facile à dire qu’à faire. Il faudra beaucoup de courage et d’intelligence au nouvel élu. On lui souhaite bonne chance.
Michel Taubmann, rédacteur en chef