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Pourquoi Israël, alors qu'il n'est pas un jour où la presse n’en parle ? Pourquoi ajouter un numéro spécial à tous ceux qui sont déjà parus et vont bientôt paraître à l’occasion du soixantième anniversaire ? Pourquoi participer à la médiatisation, déjà excessive, autour du conflit israélo-palestinien ? Notre ami le politologue Frédéric Encel s’était un jour exercé à mesurer la portée médiatique d’un conflit à la concentration de journalistes au kilomètre carré. Sans surprise, Israël et les territoires palestiniens arrivaient en tête. Dans cet espace de la taille d’une région française, on comptait pendant la première Intifada autant de correspondants de la presse étrangère que sur l’ensemble du continent africain. Il s’agit, il est vrai, d’un conflit de basse intensité où les journalistes peuvent exercer leur métier librement et dans une sécurité relative. Pourquoi ce conflit polarise-t-il autant l’attention ? Sans doute parce qu’il se prête à de multiples projections caricaturales : guerre de religions, conflit colonial, clivage Nord-Sud, choc des civilisations. Ces projections reflètent l’enchevêtrement des enjeux symboliques sur cette terre qui fut le berceau du monothéisme. Mais elles enveniment inutilement la situation. Nous considérons que ce conflit oppose principalement deux peuples aux aspirations nationales antagonistes. Seule cette vision ouvre la voie à une solution rationnelle : deux États vivant côte à côte. La solution est connue mais sa mise en œuvre est extrêmement complexe. Nous aurons l’occasion d’y revenir. Le conflit israélo-palestinien n’est pas le sujet de ce numéro spécial. De quoi alors peut-il donc parler ?

Le Meilleur des mondes parle enfin d’Israël. On ne parle jamais d’Israël, mais d’un État, d’une armée, de colons fanatiques et d’une poignée de pacifistes censés sauver l’honneur de ce pays. Derrière les clichés, il existe pourtant une société. Elle est méconnue en France. Nous avons choisi de la décrire. Avec ses ombres et ses lumières. Avec ses atouts et ses faiblesses. Sa cohésion et ses conflits internes, peut-être plus importants que celui avec les Palestiniens : les tensions entre religieux et laïcs, la question sociale, les interrogations sur l’identité nationale. Pour appréhender la complexité de cette société, nous avons largement ouvert nos colonnes à des personnalités israéliennes : historiens, philosophes, économistes, tous réputés pour leur compétence. Mais ce numéro spécial du Meilleur des mondes serait incomplet s’il se réduisait à un simple instantané de l’Israël actuel. Ce pays est jeune, 60 ans, l’âge d’un homme, mais son existence même est conditionnée par un double héritage : l’histoire plurimillénaire du peuple juif et celle de l’Europe des lumières. Ces deux traditions ont fait l’objet de synthèses successives, avant et après la création de l’État : socialisme des pionniers au temps du Yishouv – la communauté juive de Palestine –, socialisme étatique après l’indépendance, idéal national-religieux à partir de 1977, retour au premier plan des questions sociales et sociétales depuis Oslo.

Cette dichotomie renvoie à l’interrogation majeure et sans cesse renouvelée de l’expérience sioniste : normalisation ou exceptionnalité d’Israël ? On se souvient de la boutade de David Ben Gourion, le premier Premier ministre, disant qu’Israël serait un pays normal le jour où des voleurs et des prostituées juifs y feraient leurs affaires en hébreu. Cette normalité, Ben Gourion la souhaitait-il, lui qui ne cessait d’invoquer l’éthique juive comme fondement de l’entreprise nationale qu’il conduisait ? La question est en filigrane de tous les articles qui composent ce numéro. Nous ne l’avons pas tranchée, et les Israéliens non plus. C’est précisément parce qu’elle reste ouverte qu’elle est toujours le moteur de l’aventure sioniste. Israël fête ses soixante ans. Malgré ses réussites – le retour d’un peuple sur sa terre après 2 000 ans d’éclipse, la renaissance de sa langue, la croissance économique, l’intégration de millions de réfugiés, ses Prix Nobel, son cinéma, sa littérature – ce pays reste le seul au monde dont l’existence est contestée. Que ce soit par la force ou plus insidieusement par la dissolution de la nation israélienne dans un ensemble plus vaste, beaucoup envisagent sa disparition. Lucidement critique sur la réalité d’Israël mais passionnément attaché à sa légitimité, Le Meilleur des mondes lui souhaite une très longue vie.

Le Meilleur des mondes
 
 
 
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