électeurs français devraient élire un nouveau président de la République. À l’heure d’écrire ces lignes deux noms se détachent du lot des prétendants – Nicolas Sarkozy, à droite, et Ségolène Royal, à gauche – mais l’expérience des compétitions présidentielles précédentes enseigne à chacun la plus grande prudence.
Les mois qui viennent seront sans doute riches en rebondissements, trahisons et retournements, et nul ne peut prédire sérieusement qui en sortira vainqueur. Il est malheureusement aisé de prévoir, en revanche, que le nouveau président, quel qu’il soit, sera, dès le lendemain de son élection, confronté à une crise internationale sans commune mesure avec les situations connues par ses prédécesseurs. Nous voici de plain-pied dans le XXIe siècle, et les années 2007-2012 s’annoncent comme des années sombres, des années de tempête, des années de malheur, des années de courage. Depuis le 11 septembre 2001, nous étions quelques-uns en France, et c’est ce qui a fondé cette revue, à percevoir les attentats contre le World Trade Center non comme un acte terroriste supplémentaire mais comme le signe annonciateur, la pointe avancée, d’une nouvelle forme de totalitarisme qui, après le nazisme et le communisme, mais cette fois au nom de l’islam, allait déclarer la guerre, non à l’« Occident » en général, mais à ce que l’Occident a produit de meilleur. Entendons-nous bien : contrairement aux illusions de certaines belles âmes altermondialistes – professionnels de la culpabilisation – les islamistes ne rejettent pas le pire de l’Occident, sa domination économique et technologique – qui abîme la planète –, son arrogance, les inégalités, les injustices. Non, ce qu’ils veulent détruire, ce sont les quelques joyaux que cet Occident a légués à l’humanité tout entière et pour lesquels, sous toutes les latitudes, des femmes et des hommes sont prêts à mourir, en premier lieu dans les pays musulmans : les droits de l’homme, un idéal démocratique ancré dans l’autonomie individuelle de chacun, une relative justice sociale, et surtout l’égalité entre hommes et femmes dont le rejet violent, absolu, irrationnel, constitue la braise qui alimente le feu de l’islamisme.
Cinq ans après le 11 septembre 2001, on peut discerner hélas de plus en plus clairement les contours du nouveau danger qui nous menace. Ben Laden n’en sera pas le leader. Ce chef de bande, capable de coups de main sanglants, a perdu avec la chute des taliban le semblant d’appareil d’État qui pouvait servir de base arrière à son djihad. C’est de Téhéran, d’où elle est partie en 1979, que la révolution islamique semble aujourd’hui prendre un nouveau et terrifiant envol. Elle dispose désormais d’un leader : le président Ahmadinejad, qui rappelle, par son arrogance et son mépris des règles internationales, les pires dictateurs du XXe siècle. Elle a son héros : Hassan Nasrallah. Sa passion : la haine de l’Occident. Son objectif symbolique : la destruction de l’État d’Israël. Son arme inédite : les milliers de martyrs potentiels qui, du Maroc à l’Indonésie, sont poussés au sacrifice par une haine aveuglante. Il lui manque encore la bombe atomique. Pour combien de temps ? Chaque jour qui passe est un jour de gagné dans la course que les ayatollahs de Téhéran ont entamée vers la maîtrise du nucléaire qui leur assurerait, croient-ils, le leadership dans le monde musulman et la capacité d’affronter à armes égales l’Occident haï, son « Grand Satan » américain, et son représentant sur la terre du Moyen-Orient qu’est à leurs yeux Israël. Les interminables négociations menées par les Européens – données un temps en exemple de la sagesse du Vieux Continent face à la « brutalité » américaine – n’ont guère engendré de résultat. La pusillanimité occidentale, l’esprit munichois fièrement revendiqué d’un Schröder, claironnant en préalable aux négociations : « Jamais nous ne ferons la guerre à l’Iran », et surtout l’absence de toute sanction ont conforté Téhéran dans un sentiment d’impunité. Ahmadinejad garde la main, et abat ses cartes une à une comme autant de provocations. Comment ne serait-il pas convaincu de la faiblesse des démocraties quand aucun geste même symbolique, tel le rappel des ambassadeurs occidentaux en poste à Téhéran, n’est venu sanctionner ses déclarations réitérées niant la réalité de la Shoah ou menaçant l’État d’Israël de disparition ? Entre l’inaction et la guerre, il reste peut-être un créneau étroit pour une négociation musclée accompagnée de réelles sanctions qui permettrait in extremis d’empêcher l’Iran des ayatollahs de se doter d’une arme qui pourrait précipiter non seulement Israël et le Moyen-Orient mais aussi l’Europe, à portée de ses missiles, dans l’apocalypse. C’est à cette aune qu’il faut mesurer les événements de l’été dernier – comme une répétition générale d’un possible affrontement bien plus grave et plus étendu.
Face aux dangers qui menacent les démocraties, il faut espérer que le nouveau président français saura renouer le fil de la construction d’une Europe politique tout en rompant avec la démagogie antiaméricaine qui a culminé lors du deuxième mandat de Jacques Chirac. En matière intérieure, surtout, il se verra contraint de bousculer un pays qui, depuis trois décennies environ, s’enfonce dans une sorte de torpeur effrayée, symbolisée par les deux interminables règnes des monarques républicains qui se sont efforcés chacun dans leur style de préserver la France du grand vent de la mondialisation en pratiquant l’immobilisme en matière économique et sociale.
Ces trente années resteront d’abord dans l’histoire comme les « années chômage ». Aujourd’hui, la France seule dans son coin s’entête à glorifier un « modèle social » dépassé qui produit pourtant de plus en plus d’inégalités, de pauvreté, de décomposition sociale.
Cette régression constante, malgré certaines tentatives des gouvernements successifs de droite ou de gauche pour l’enrayer, s’est opérée curieusement au nom d’une idéologie commune à la gauche et à une grande partie de la droite : un « antilibéralisme » symbolisant la fierté française face au repoussoir anglo-saxon. Selon un récent sondage réalisé simultanément dans de nombreux pays, les Français arrivent largement en tête pour rejeter l’économie de marché loin devant… les Chinois et les citoyens des anciens pays communistes qui, eux, la plébiscitent !
Souhaitons que cette campagne présidentielle permette enfin le véritable débat qui a tant manqué en 2002 et dont le pays a lourdement payé les conséquences.
Pour trouver le courage de traverser les années qui s’annoncent, la France va devoir affronter ses démons et se définir non pas contre le monde ni dans un monde rêvé mais dans le monde tel qu’il est.
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