| , de la solitude,
et du malaise croissant de quelques-uns face à
une vie publique française qui semble se complaire
dans le ressassement de mythes intellectuels usés
et de rancurs politiques impuissantes.
La crise française, que plus personne ici ou
à létranger ne songe à nier,
bien que personne non plus ne saccorde sur ses
causes, est apparue au grand jour lors de la présidentielle
de 2002, où la double percée lepéniste
et gauchiste du premier tour a entraîné
le spectacle tragiquement ridicule dun président
réélu avec plus de 80 % des suffrages,
un score jusque-là inédit dans une démocratie
occidentale.
Lune des lectures possibles de la crise franco-américaine,
dès lautomne suivant, lors du débat
sur la guerre en Irak, nest-elle pas aussi à
chercher dans ce chiffre, lÉlysée
saffichant ouvertement face au monde, et non plus
seulement face aux électeurs français,
comme lultime rempart à la violence
une violence non plus lepéniste cette fois mais
américaine ? Loin de tenir le rôle dun
allié exigeant mais loyal qui aurait contrebalancé
lunilatéralisme de George W. Bush, la France,
gauche et droite confondues, sest alors abandonnée
à ses vieux démons qui lamènent,
depuis longtemps, à se défier de tout
changement dès lors quil saccompagne
dune extension de linfluence des États-Unis
ou de celle de léconomie de marché,
comme ce fut le cas dans une moindre mesure face à
la guerre dAfghanistan ou face aux révolutions
démocratiques en Géorgie et en Ukraine,
observées avec le même scepticisme que
naguère la dissidence anticommuniste en Europe
de lEst.
La confusion qui a suivi a trouvé son illustration
la plus remarquable lors des manifestations pacifistes
de février-mars 2003. Dans un climat de judéophobie
sans précédent depuis la Seconde Guerre
mondiale, et alors que lislamisme militant bénéficiait
dune certaine mansuétude, on vit des cortèges
où des Juifs étaient agressés tandis
que des militants dextrême gauche brûlaient
drapeaux israéliens et américains au côté
dislamistes exhibant, eux, des portraits de Saddam
Hussein. LInternationale se mêlait aux chants
de guerre du Hamas avec la bénédiction
dune partie de lopinion publique : à
cette époque, selon un sondage, un tiers des
Français souhaitait la victoire de lIrak.
Certains dentre nous se sont tus, dautres
ont pris publiquement position contre le pacifisme,
dautres encore, par réaction ou conviction,
ont ouvertement soutenu lintervention américaine,
mais ceux qui se retrouvent aujourdhui autour
du Meilleur des mondes ont tous en commun davoir
considéré cette période dun
il critique, voire de sêtre alors
trouvés en situation de rupture. Quel bilan esquisser
aujourdhui, au troisième anniversaire de
la guerre en Irak, et alors que la crise française
ne fait que sapprofondir ? Ce premier numéro
consacre son grand dossier au Moyen-Orient, et il va
de soi que, les passions à peu près calmées,
la modestie est, si on peut dire, à la hauteur
de lambition. Dun côté la complexité
des jeux dalliance, le cynisme de lIran,
la barbarie de ceux que certains en France continuent
dappeler des « résistants »,
de lautre la profondeur insoupçonnée
de la crise américaine, les informations parfois
désastreuses sur la gestion de la guerre : les
trois années écoulées ont fait
la peau des convictions les plus ancrées et devraient
normalement enseigner la prudence à quiconque
souhaite réfléchir. Ainsi linquiétante
poussée des partis islamistes, symbolisée
par la récente victoire du Hamas aux élections
palestiniennes, réduit à létat
dun pari séduisant mais périlleux
le projet américain de démocratisation
du Moyen-Orient. Elle ne valide pas pour autant
loin de là ! langélisme pacifiste
et le rêve fumeux dun monde multipolaire
qui sen souvient ? incarnés
par la diplomatie française, où laffaiblissement
de lAmérique aurait profité à
une Europe unie et puissante, entretenant des relations
harmonieuses avec le reste du monde.
Alors que le président iranien Ahmadinejad
défiant la communauté des nations avec
une morgue qui rappelle Hitler, Mussolini ou Staline
menace le peuple juif dun holocauste nucléaire
et lOccident démocratique dune guerre
des civilisations, chaque jour qui passe obscurcit un
avenir dont nous ne savons rien, sinon quil oblige
à labandon des certitudes.
En moins de deux décennies, le monde a connu
des bouleversements technologiques, économiques
et politiques sans précédent. Le cadre
dans lequel ont grandi les quadragénaires daujourdhui
celui de laffrontement entre deux blocs,
communisme et capitalisme paraît à
une distance abyssale des nouvelles générations.
Téléphone portable, Internet et chaînes
de télévision satellitaires modifient
la géographie et lappréhension que
lon se fait de lespace national. Les biotechnologies,
le rôle des multinationales dans la privatisation
progressive des pouvoirs gouvernementaux, la dissémination
des armes de destruction massive et la privatisation
parallèle de la terreur, lémergence
dacteurs économiques et politiques neufs
comme lInde et surtout la Chine ne font encore
quesquisser le nouveau et dangereux
xxe siècle.
Pendant ce temps, la France, les poings serrés
et la rage au cur, regarde impuissante sur le
bord de la route passer le train de la mondialisation.
Comment sétonner alors que notre pays ait
mis lEurope au point mort à lissue
du référendum sur le traité constitutionnel
dont les adversaires comme certains de ses partisans,
tel le chef de lÉtat, rivalisaient dans
la même dénonciation du libéralisme
et des «Anglo-Saxons»?
La crise politique et institutionnelle davril
2002 et ses suites les émeutes en banlieue,
révélatrices des profondes fractures sociales
et culturelles de la société française
est aussi une crise intellectuelle. Bien que
la France ait été lun de ses principaux
champs de bataille idéologique, la fin de la
guerre froide na fait lobjet ici daucune
pédagogie particulière. Rien ne semble
vouloir changer. Sous de nouvelles appellations, altermondialisme
dun côté, souverainisme de lautre,
les cadavres des vieilles idéologies, nationaliste
et communiste, continuent dentretenir de faux
clivages. Le libéralisme reste la bête
noire responsable de tous les maux de la planète.
Et les derniers professionnels de lanathème
renouent avec un langage stalinien qui, il ny
a pas si longtemps, traînait dans la boue Panaït
Istrati, George Orwell, Arthur Koestler, Simon Leys
ou Danilo Kis, les « néoréacs »
de leur époque. Pour autant que les intellectuels,
dans les périodes difficiles, aient un rôle
à jouer, nous voudrions défendre une culture
capable dinterroger la complexité contemporaine,
sans dissimuler nécessairement nos propres contradictions
et hésitations.
Cest pourquoi, en hommage à Aldous Huxley,
Le Meilleur des mondes tente de formuler dans ce titre
à la fois son ambition et sa modestie : anti-utopique,
contre tous les meilleurs des mondes imposés,
à lécoute du meilleur des mondes
possibles le seul qui soit.
Le Meilleur des mondes
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